Proposition pédagogique de Robin de Mourat avec les étudiants de M1 « Design, Arts, Médias »

Comment interroger un objet de design émergent ?

Une part importante de l’histoire des interfaces hommes-machines pourrait être racontée comme la recherche de formes de conversation nouvelles entre humains et machines, ou encore entre humains et humains par le truchement de machines (de l’interface en ligne de commande aux plus récentes applications de messagerie, en passant par le SMS). Cependant, il s’agirait de se méfier d’une croyance trop hâtive dans la capacité de ces systèmes à porter en soi des conversations véritables : il y a dans la notion de conversation un certain rapport à la fréquentation et au commerce affectif, ainsi qu’à la découverte et à l’imprévu, qui s’accorde bien mal aux besoins de prédictibilité et de formalisation des systèmes informatisés. L’expression de “conversation procédurale”, au sens d’une conversation portée par un système informatique exécutant un ensemble de procédures, serait-elle à entendre comme un oxymore ? C’est en tout cas un problème. Et c’est bien là l’un des problèmes travaillés par le design d’interaction, démarche qu’on pourrait à cette occasion définir comme l’exploration de la dimension relationnelle des interactions entre acteurs humains et non-humains dans les projets de conception.

À ce titre, les agents conversationnels ou “chatbots”, programmes informatiques visant à simuler un échange conversationnel avec un humain, ont été l’objet exploré cette année pour la formation des étudiants du Master “Design, Arts, Médias” dans le cadre du cours “Création et interfaces”.

Imaginés depuis un fameux article d’Alan Turing publié en 1950 et portés par des technologies vieilles de plusieurs dizaines d’années, les agents conversationnels ont très récemment été l’objet d’une visibilité et d’une agitation importantes dans la presse et les milieux de l’innovation technologique. Cette récente excitation résulte de plusieurs facteurs explicatifs, dont entre autres :
– l’avènement de grandes plateformes de messagerie telles que Facebook Messenger, Skype ou Telegram, regroupant des millions d’utilisateurs et mettant aujourd’hui à disposition des entreprises des interfaces de programmation leur permettant de proposer leurs services aux consommateurs directement via ces canaux sans requérir de la part de leurs clients une quelconque installation ou apprentissage technique supplémentaire,
– un certain discours de rationalisation économique en réaction à l’inflation des services et applications en ligne, qui dit que construire un chatbot pour une plateforme de messagerie coûterait moins cher que construire une application ou un site web,
– une poussée des technologies d’intelligence artificielle : elle résulte notamment du perfectionnement des technologies d’apprentissage statistique, mais également de l’apparition récente de gigantesques corpus de données produits sur les réseaux sociaux et le web en général, qui permettent d’entraîner les programmes d’Intelligence Artificielle pour qu’ils apprennent à imiter et/ou prédire les interactions humaines de manière plus efficace,
– l’émergence d’agents conversationnels directement intégrés dans les systèmes d’exploitation (Apple Siri, Google Assistant, …) et même d’interfaces de médiation de services incarnées dans des objets dédiés (Amazon Echo/Alexa).

Dès lors, comment s’approprier les technologies de conversation procédurales depuis la culture du design d’interaction ?
Cette question rencontre rapidement plusieurs obstacles :

Rhétorique : comme d’autres buzzwords avant lui, l’objet de discours “chatbot” est un objet saturé d’attentes, de projections et de promesses, elles-mêmes attachées à de pesants investissements économiques, enjeux sociaux, et autres débats politiques émergents … comment, dès lors, réfléchir à un objet si “agité” de manière ouverte et libre, sans s’échouer dans les filets des discours existants ?
Cognitif : une partie des agents conversationnels les plus récents se fondent sur des mécanismes de fonctionnement émergents qui dépassent de loin l’entendement de ceux qui les ont mis en place, et a fortiori des pauvres designers. Comment s’approprier des concepts et des technologies à très forte complexité ?
Représentationnel : une conversation se déploie par définition davantage dans le temps que dans l’espace. Dès lors, comment représenter un projet d’agent conversationnel ? Comment en imaginer l’architecture ? Comment le prototyper ? Quels modes de représentation et techniques de design adopter ou inventer pour concevoir des systèmes à très forte interactivité ?

Pour aborder ces questions, les étudiants ont été mis en position de défricheurs et d’explorateurs, via une série d’expéditions conjuguant le travail de ces questions, et l’apprentissage d’éléments de culture et de méthodologie issus du design d’interaction.

Expédition #1 : projeter l’objet sur des contextes inattendus et tester les réactions

Nous avons fait connaissance avec les agents conversationnels en se plaçant directement en situation de créateurs. Pour ce faire, les deux premières séances ont été dédiées à un exercice de poker design, à l’occasion duquel les étudiants devaient tirer trois cartes-contraintes (lieu, moment de la journée, caractère) à partir desquelles développer un projet d’agent conversationnel.

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“Je vous ai compris” – chatbot de consultation politique réalisé lors de la première expédition – Mounia El Mehadaoui – Léa Deslandes – Joséphine Pascal – Emilie Turc

Expédition #2 : expérimenter des manières de représenter l’objet

L’expédition “reverse chatbot” a mobilisé les étudiants sur la question des modes de représentation des conversations procédurales. Pour ce faire, nous avons adopté une attitude similaire à celle du “reverse engineering” ou de l’étude de cas en Arts Appliqués, en tentant de reconstruire des modes de représentation possibles pour des dispositifs existants.

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Jonas Lameyche, Sebastien Mesa – analyse critique du chatbot forksy

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Mounia El Mehadaoui,Léa Deslandes, Guillaume De Champs, – expérimentations de modes de représentation des interactions avec le chatbot Poncho

Expédition #3 : rendre compte des expériences personnelles de l’objet

L’expédition “chatbot critique” a visé à imaginer ce que pourraient être les formes médiatiques et littéraires à même de rendre compte de l’expérience subjective des chatbots.
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Essais de classification et d’établissement d’une taxonomie de description des chatbots – Adam Houibi, Émilie Turc, Jolanta Uscilaityte.

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Diagramme-guide pour la réalisation d’une critique de chatbot – Élise Goutagny et Pauline Thillaye

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“Adopte un bot” – média de critique de chatbots mimant la forme d’une application de rencontre en ligne – Yalda Taghizadeh, Morgane Sebille, Magda Gherissi, Selma Essafi

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“Speed botting” – réflexion sur les manières de critiquer et mettre en scène l’expérience vécue dans l’interaction avec un chatbot – Olivier Paruta, Joséphine Pascal.

Expédition #4 : analyser les outils de conception pour cerner les possibilités de création

Pour détecter ce qui a été pensé (et impensé) dans un nouveau format ou technologie, il est opportun d’analyser les outils et logiciels qui permettent de le concevoir, la manière dont ils représentent ledit objet aux concepteurs et dont ils permettent de le construire.

Durant une séance, les étudiants se sont répartis l’analyse d’un ensemble de logiciels de conception de chatbots. Ils en ont produit une analyse critique, en identifiant les contextes de projet préconçus par les logiciels ; ils en ont également tirés des éléments d’inspiration pour les techniques de représentation et de conception de ces dispositifs (voir le guide réalisé de manière collaborative par les étudiants).

Expédition #5 : extrapoler des contextualisations possibles de l’objet

Les six dernières semaines de la séquence ont été consacrées à la réalisation de projets de design visant à approfondir les divers questionnements abordés lors de la phase précédente.

Il était demandé aux équipes de concevoir un dispositif de conversation procédurale s’installant dans un futur hypothétique (à horizon de quelques années). Ce dernier se devait d’être projeté en fonction d’une problématique explicite (sociale, politique, culturelle, psychologique …) et de s’incarner à la fois dans un contexte d’usage fictif futur et dans un mode de fonctionnement et de déroulement à même d’approfondir la problématique traitée. Il était pour cela demandé aux étudiants de s’attacher à étudier et analyser un contexte de conversation précis dans l’existant, puis de projeter les enjeux relatifs à l’automatisation totale ou partielle de ladite conversation.

o – Carina Dos Santos et Morgane Sebille

“Au fur et à mesure de nos réflexions, l’idée de l’appellation «chatbot» nous a de plus en plus gênée. En effet, nous pensions à une application, à un dispositif d’interaction qui serait présent sur n’importe lequel de nos objets connectés afin de pouvoir nous suivre partout, tout le temps, «quelque chose» de toujours présent sans pour autant être intrusif. L’idée de «chatbot» nous paraissait trop ancrée dans des formes que nous connaissons déjà bien, et nous voulions quelque chose de plus mystérieux, moins porteur de cliché comme lorsqu’on pense à un agent de conversation procédurale. Nous avons donc pensé à l’idée d’une entité. Une entité qui est là, qui a toujours été là, dont nous ne nous posons même plus la question de savoir pourquoi elle est là, comment elle est arrivée là.
“O ne serait rattaché à aucun système économique actuel, aucune grande firme, aucune grosse entreprise capitaliste pour des raisons de confidentialité, puisque O, comme entité englobante de chaque individu l’utilisant, saurait presque tout de nous. O ne générerait alors aucun revenu, aucune ressource.
“Personne ne saurait exactement d’où il vient, comment il est parvenu à être présent sur absolument tous les objets connectés, mais l’idée viendrait d’une personne, solitaire, l’ayant programmé pour son usage personnel. Une personne, souvent indécise, ne trouvant pas l’aide dans son entourage lorsqu’elle est face à un dilemme, et s’imaginant alors un programme pouvant lui apporter des finalités en se basant sur un scannage de ses données personnelles. L’entité évoluant et apprenant, se serait, au fur et à mesure des années, perfectionnée, et ce créateur mystérieux voyant que O fonctionne de mieux en mieux, aurait commencé à l’implanter sur les ordinateurs et les smartphones de ses proches.
“L’entité existant sur les quelques ordinateurs, les quelques téléphones des proches du créateur, commencerait donc à se propager, allant d’ordinateurs de proches à d’autres ordinateurs d’autres proches, etc. Finissant, à la manière d’un virus, à s’implanter sur n’importe quel objet connecté, et ce, même à l’achat d’un nouvel objet. ”

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nit picker – Selma Essafi & Magda Gherissi

“Notre conversation procédurale s’inscrit dans le champ psychologique et sociétal. Elle est destinée à toute personne voulant remédier à un problème comportemental tel que la colère excessive, la timidité, l’excès de stress. […]
“La conversation procédurale se présentera sous forme de dispositif qui interagit avec l’utilisateur de manière orale et tactile. Notre dispositif se distingue des conversations actuelles du fait qu’il crée un déplacement de la conversation habituelle “textuelle” à la conversation tactile. L’utilisateur sera interpellé par ses sens.
Ainsi, notre conversation procédurale se traduira par un échange de signalétiques qui seront interprétées par la personne sensiblement [tactile, audition].
“Le dispositif se compose de deux éléments : un patch et une oreillette.
“L’oreillette représente la partie auditive du dispositif. En effet, elle permet l’échange oral et se porte à l’oreille.
“Quant au patch, il est destiné à être collé sur n’importe quelle partie du corps. La partie collée à la peau comporte des capteurs qui vont permettre l’analyse physionomique du corps. Les données telles que la transpiration, la rougeur, le tremblement, le rythme cardiaque permettent au dispositif de déterminer l’état psychologique de l’utilisateur. Mais également, grâce au circuit intégré, le dispositif aura la totalité du contrôle sur le corps et c’est précisément là où intervient la dimension tactile du dispositif. Ce dernier sera apte à envoyer des décharges électriques et des vibrations ponctuelles ou sur l’ensemble du corps. Quant à la partie faciale du patch, celle-ci comporte des minis hauts parleurs que l’utilisateur pourra activer s’il ne veut pas d’oreillette.”

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Wing chat – Guillaume De Champs & Lucie Julvecourt

“Depuis 2010 se développent diverses applications de messagerie instantanée mobile (whatsapp, viber, facebook messenger) qui constituent une vraie révolution concernant les possibilités de connexion et dʼinteractions entre les personnes.
“Si les possibilités sont immenses, cela créer également une complexification des échanges car beaucoup de gens très différents peuvent être amenés à communiquer sans connaître les codes du langage de lʼautre. […]
Le projet est de créer un assistant conversationnel visant à analyser et synthétiser les données issus de lʼhistorique des conversations et les profils des utilisateurs afin dʼaider lʼutilisateur à comprendre rapidement les codes.
Ce qui est complexe avec ce type de plateforme ce nʼest pas les interactions, qui sont rester à peu près les mêmes depuis 10 ans mais cʼest la multiplicité des discussions et surtout leur simultanéité.
On peut dʼune seconde à lʼautre parler à son meilleur ami, à sa femme, à ses collègues, à sa mère, à des inconnus, etc. Wingbot vient du terme anglais «wingman» qui reprend le concept du pote de drague, qui aide ses amis plus timides. Il y a dʼailleur une application qui vient de sortir au Royaume-Uni du nom de wingman, permettant de déléguer la recherche de lʼâme soeur à un ami.

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Chroma – Elise Goutagny & Pauline Thillaye

“ Nous appuyant sur nos promenades, nos histoires personnelles et
nos observations des médias, nous avons remarqué l’installation de nouveaux rapports à la sacralité et au rituel dans nos vies.
Parmi les pratiques rituelles et religieuses, la confession, bien qu’elle puisse sembler être une pratique un peu dépassée, a attiré notre attention.
Lorsque que l’on se confie ou que l’on se confesse, on n’attend pas nécessairement de longue réponse, mais plus un accompagnement de nos ressentis.
“Pourtant ceci est déjà une forme de dialogue, puisque nos mots, le ton de notre voix, notre langage corporel induisent chez l’autre une réponse, verbale, gestuelle, émotionnelle, qui nous aide à parler.
“Chróma est équipée de micros et de caméras invisibles pour l’utilisateur.ice, qui captent :
-des mots-clés correspondants à un état d’esprit, une
émotion
-le ton de la voix
-les mouvements des muscles du visage : sourires, rictus
-les variations de température corporelle
-les postures et gestuelles
Elle est préalablement entraînée par une équipe de psychologues à reconnaître différentes variations d’émotion, et apprend à reconnaître et à comprendre ses utilisateur.ices au fil du temps, pour établir une conversation lumineuse de plus en plus juste.”

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